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Archives


Les archives de l’Académie sont largement virtuelles, puisque notre siège de l’hôtel d’Escoville a brûlé lors du bombardement de 1944 qui a détruit la plus grande partie du centre ville.
De notre riche bibliothèque ne subsistent guère que les ouvrages dont nous avons fait don à la bibliothèque municipale ; on les reconnaît à ce qu’ils portent notre estampille, et nos membres peuvent les emprunter pendant un mois (Compte-rendus, tome 5, p. 66). Nos compte-rendus de séances subsistent en effet : ce sont cinq volumes manuscrits in-folio (cote 204 in fol. 1/573) (1809-1816, 1816-1835, …) entrés dans le fonds normand de la bibliothèque de Caen la Mer, dans des conditions moins claires – il semble que l’un d’entre eux au moins ait été versé par erreur au titre des archives personnelles de notre secrétaire perpétuel Lavalley. Il y a aussi des registres de présence (1808-1884, 1884-1906, 1907-1932 et 1944-1987 ; les deux suivants sont à notre siège).
La collection de nos Mémoires est digne d’intérêt. L’ensemble de la collection depuis 1806 se trouve au siège de l’Académie, avec quelques lacunes que peuvent combler soit la bibliothèque de Caen soit les Archives départementales du Calvados. On peut se procurer certains numéros des 150 dernières années à la librairie l’Echo des Vagues (www.lechodesvagues.com) ou aux Archives. Une édition électronique, pour laquelle plaidait Marie-Ange Collin dans la Revue Administrative de janvier 2006, faciliterait la consultation. Nous avions commencé à évaluer la possibilité et le coût d’une telle numérisation. Nous pouvons ponctuellement, avec le scanner dont nous disposons grâce à une subvention de la direction Régionale des Affaires Culturelles, saisir tel ou tel article – on verra plus loin un essai. Mais nous avons appris que la BNF avait entrepris cette tâche. Nous en sommes profondément satisfaits, après une première réaction d’agacement comparable à celle de M. Jeanneney, président de la BNF, quand Google prétend numériser son fonds. Notre tâche se bornera donc à effectuer le travail pour les quelques volumes qui manquent à la BNF.

Ces mémoires ne sont pas encore en ligne. On trouve toutefois sur le site Normannia (www.normannia.info) le mémoire suivant : De la philosophie politique à l'occasion des oeuvres posthumes de M. Alexis de Tocqueville. Extrait des Mémoires de l’Académie impériale des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen, 1865. Auteur M.A. Bertauld Publication Caen : Le Blanc-Hardel, 1865. 27 pages. Original prêté par la bibliothèque de Caen, cote FN Br 1969.

Et on trouvera ci-après le mémoire d’Alexandre Büchner, L’Hercule de l’Esthonie, que nous avions « scanné » à la demande d’un chercheur travaillant dans ce pays.
Voici d’abord quelques renseignements sur Alexandre Büchner. Le Larousse illustré dit seulement : Alexandre Buchner, né à Darmstadt en 1827, a professé la littérature en France et à Zurich. Outre des éditions, on lui doit, entre autres ouvrages : Histoire de la poésie anglaise (1855) ; Les Derniers critiques de Shakespeare (1876) ; Hamlet le danois (1878) ; J. A. Kryloff et ses fables (1877) ; Essai sur Henri Heine (1881) ; etc. Le Dr. Thomas Lange, lui aussi de Darmstadt, a bien voulu nous adresser une notice plus complète, dont on trouvera prochainement l’original sur la version allemande de notre site.

Jeune frère du poète Georg (1813 - 1837) et du philosophe populaire Ludwig (1824 - 1899), Alexandre Büchner est né à Darmstadt, a étudié le droit à Giessen, et s’engagea au côté des révolutionnaires de 1848, à la suite de quoi il fut banni du grand-duché de Hesse. Il se fit donc habiliter en histoire de la littérature à Zürich en 1852 par un travail sur la théorie de la littérature de Bodmer et Breitinger, travailla comme traducteur (Lord Byron), journaliste et publiciste. Grâce à des contacts avec des quarante-huitards allemands installés en France, il trouva une place de professeur d’allemand au collège catholique de Valenciennes (1855), puis au collège communal de la même ville (1857), enfin au lycée Malherbe à Caen. Sa qualité de citoyen allemand ne semble pas avoir posé de problème pour son recrutement, ni pour l’agrégation à laquelle il fut reçu en 1865. La même année, il soutient sa thèse sur les comédies de Shakespeare. La faculté des Lettres l’accueille, d’abord comme suppléant (1867) puis comme professeur titulaire de littérature étrangère (1871). A l’automne 1870, il était naturalisé français. On lui doit quantité d’articles dans des journaux tant français qu’allemands, des traductions (par exemple Jean-Paul, Cours préparatoire d'esthétique, en collaboration avec Léon Dumont, dont Buchner publiera une biographie sous le titre Un philosophe amateur), des éditions de textes pour l’enseignement des langues (le Faust de Goethe, le Richard III de Shakespeare) , qui ont fait de lui un intermédiaire entre la vie culturelle et littéraire des deux pays. Ce faisant, il apparaît comme un des fondateurs de la littérature comparée, et un militant de la connaissance mutuelle de la France et de l’Allemagne, dans des conditions politiques défavorables. Il nous fait revivre la révolution de Mars et l’époque de Louis-Philippe dans une nouvelle (Eine Criminalgeschichte von früher : Une histoire criminelle d’autrefois) et dans son autobiographie (Das "tolle" Jahr, : vor, während und nach. Von einem der nicht mehr toll ist : La "folle" année [1848] : avant, pendant et après, par quelqu’un qui n’est plus fou ; Giessen, E. Roth, 1900: In-8°, 379 p., portr. (notice BNF))
Voici sa carrière académique :
1862 membre asssocié-résidant de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen
1866: membre titulaire
1872: membre de la Commisssion d'impression et de présentation
1887: Président.
Il présente à l’Académie dix communications sur les sujets les plus variés :
1864 : Des méthodes applicables à la philosophie du beau
1865 : Le voyage arctique du Docteur Berna
1866 : L’Hercule de l’Esthonie
1868 : Les Troyens en Angleterre
1869 : Le conquérant de la Californie
1875 : Les chants populaires de la Serbie
1876 : Les derniers critiques de Shakespeare
1881 : Essai sur Henri Heine
1892 : Note sur une visite aux îles du Sud de la Nouvelle Zélande
1895 :Le recrutement dans l’enseignement supérieur en Allemagne. Le Privatdocent.

Bibliographie sommaire, notamment d’après la base de données de la BNF et l’encyclopédie Wikipedia :

Ouvrages en allemand :
Geschichte der englischen Poesie (Darmstadt 1855, 2 Bände)
Französische Litteraturbilder aus dem Bereich der aesthetik… (Frankfurt am Main, Hermann, 1858, 2 Bände)
Lautverschiebung und Lautverwechselung, Abhandlung über deutsche Phonologie (Darmstadt 1863)
Jean Paul in Frankreich (Stuttgart 1863)
Der Wunderknabe von Bristol (Leipzig 1861)
Chatterton, Lord Byrons letzte Liebe (Novellen, Leipzig 1862)
Das Tolle Jahr (Roth, Giessen, 1900)
Im Dienste der Wahrheit, Ausgewälte Aufsätze aus Natur und Wissenschaft, Giessen, Roth, XXXII-468p. (édition des œuvres de son frère Ludwig, avec une biographie)
Eine Criminalgeschichte von früher

Ouvrages en français (outre les Mémoires déjà répertoriés) :

L'école romantique et la jeune Allemagne

Le roman réaliste en Allemagne
• Jean-Paul et sa poétique
(avec Léon Dumont, Paris, Durand, 1862)
Les comédies de Shakespeare (Caen 1864)
Richard Wagner et sa musique, Bulletin de la société des Beaux-Arts de Caen, 1864
Etude sur Lord Byron, Mémoires de la Société Académique de Cherbourg, 1874
J. A.Kryloff et ses fables, 1877
Hamlet le Danois (Paris, Hachette, 1878)
Hoffmann et le roi Carotte, Bulletin de la société des Beaux-Arts de Caen 1881
Un philosophe amateur, essai biographique sur Léon Dumont, Alcan 1884
La cathédrale de Lund et sa légende, Bulletin de la société des Beaux-Arts de Caen, 1885
Shakespeare ou Bacon ? Revue britannique, 1885
Les rapports littéraires entre la France et l’Allemagne au 18e siècle, Caen, imp. Nigault de Prailauné, 1889

Editions et traductions :

Edition de la Correspondance de Louis-Ferdinand de Prusse (Leipzig, Brockhaus, 1865)
Edition du Faust (1e partie) de Goethe (1881), d’Iphigénie en Tauride (1882), de la Fiancée de Messine de Schiller (1882), du Richard III de Shakespeare
Traduction du Cours préparatoire d’esthétique sous le titre Poétique ou introduction à l’esthétique, de Jean-Paul, 2 vol. in-8, Durand, 1862

Ouvrages sur Büchner :

Anton Büchner : 'Die Familie Büchner' - Georg Büchners Vorfahren, Eltern, Geschwister (Gesellschaft Hessischer Literaturfreunde, 1963)
Claude Pichois, L'image de Jean Paul Richter dans les lettres francaises. Paris 1963; sur A. Büchner: p. 309 - 348.
Michel Espagne et Michael Werner : «Alexander Büchner», in: Georg Büchner. Ausstellungskatalog. Darmstadt, 1987, p.389-393.
Michel Espagne: La carrière universitaire française d'un quarante-huitard allemand, Alexandre Büchner. In: Cahiers d'études germaniques Nr. 13, 1987, S. 143 - 161.

Ludwig Fertig: 'Alexander Büchner - Ausgewählte Schriften', 2005


 

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L'HERCULE

DE

L’ESTHONIE


PAR M. ALEXANDRE BÛCHNER ,

Membre associé-résidant.


A côté des grandes nations qui, aux différentes époques de l'histoire, se placent à la tête de la civilisation, il s'en trouve toujours d'autres moins heureuses et destinées à payer de leur ruine le triomphe du plus fort. Si leur chute, avait communément sa cause dans une infériorité physique et intellectuelle, due peut-être à des influences de climat, elle n'aurait droit qu'à la pitié et à une charité qui tâcherait d'améliorer le côté matériel de leur existence. Mais les races naturellement inférieures sont le plus souvent anéanties, après une lutte plus ou moins prolongée, par la force expansive des conquérants. C'est ainsi que les Aryens, descendus des plateaux de l'Asie, ont fait disparaître les indigènes noirs et grossiers de l'Inde, que les Anglo-Saxons finiront par détruire ce qui reste des aborigènes de l'Amérique du Nord. A côté de ces races malheureuses, vouées à une perte certaine, il y en a d'autres dont les souffrances ne [214] résultent pas d'une infériorité d'organisation. Douées des plus riches facultés, ce n'est que de l'absence de ces qualités brillantes, mais souvent terribles, qui font les conquérants, que naît leur servitude. Une existence douce et paisible aurait été la destinée des Celtes de l'Irlande sans l'envahissement de l'Ile-Verte par les Anglo-Normands ; de même que les archipels du Pacifique seraient arrivés à une espèce de civilisation propre à eux, s'ils n'avaient jamais vu venir les vaisseaux européens. L'histoire prouve qu'une sensibilité délicate et les dons de l'intelligence ne suffisent pas à garantir la vie des nations. Il leur faut, en outre, une certaine mesure de férocité, et ce ferment d'activé impulsion des nations indo-européennes, qui engendre les iniquités aussi bien que la grandeur.

De toutes les races sacrifiées aux autres, par suite de leur douceur et dé leur indolence plutôt qu'à cause, de leur manque de qualités intellectuelles, il n'y en a pas de plus intéressantes que les petites peuplades, d'origine tartare, assises sur les bords de la mer Baltique, et englobées depuis des siècles entre des voisins aussi entreprenants que les Germains et les Slaves. Après avoir occupé, à titre de premiers possesseurs, les vastes terres comprises entre le Volga et la mer Blanche, l'arrivée de races nouvelles les a graduellement refoulées : d'un côté, dans les montagnes de l'Oural ; de l'autre, vers l'entrée de la presqu'île Scandinave ou sur les. bords mêmes de la mer. Là, il fallait attendre patiemment la servitude qui ne tarda pas, à venir. Lapons et Finnois au-delà du grand bras de mer qui se, termine devant St-Pétersbourg ; Ingriens, Esthoniens et Livoniens au midi de ce golfe ; [215] toutes ces tribus ont dû se soumettre successivement aux Danois, aux chevaliers de l'Ordre germanique, à la Pologne et à la Suède, pour devenir enfin les sujets de la Russie. Contrairement à ses habitudes, cette dernière puissance montre certains égards pour leur caractère national, faible pour l'initiative, mais doué d'une grande force latente de résistance passive.

Après avoir été de tout temps l'objet du mépris hautain de leurs dominateurs, ces populations ont attiré, depuis le commencement de ce siècle, l'attention d'un assez grand nombre de philologues allemands, suédois et russes. Il s'agissait d'abord de déterminer le caractère de leur langue, qu'on ne tarda pas à faire entrer dans la division finnoise de la grande famille ouralienne ou tartare. Ensuite on interrogea le souvenir d'une grandeur nationale, depuis longtemps éteinte, mais vivant encore dans l'esprit légendaire de la tradition. Un succès complet récompensa ces recherches, et à côté de l'épopée finnoise Kalevala, dont l'existence est connue depuis une cinquantaine d'années, on vient de découvrir une série de chants épiques, propres à l'Esthonie.

Nous passons rapidement sur la première de ces épopées. La Finlande s'y appelle Kalevala, d'après le nom de son héros national, Kalew ou Ealeva. C'est à l'aidé de ses trois fils, que les Finnois soutiennent une longue lutte contre leurs ennemis, les Lapons, issus cependant de la même race qu'eux et occupant vers le Nord, un pays beaucoup plus pauvre que le leur. Ces chants, dont l'action rappelle; à la fois la lutté entre les Grecs et les Troïens et les exploits [216] des héros des Nibelungen, n'ont été recueillis par écrit que vers 1830. Édités pour la première fois à Helsingfors , en 1835, ils ont été traduits en français par Léouzon Leduc, en 1845. Depuis cette époque, de nouvelles recherches ont augmenté leur étendue, et dans la dernière rédaction, qui date de 1849, ils comprennent environ 23,000 vers.

L'épopée esthonienne n'est guère moins considérable. Il y a seulement une trentaine d'années que plusieurs savants, appartenant par leur origine à la fois à l'Esthonie et à l'Allemagne, l'ont recueillie de la bouche du peuple pour lui donner sa forme actuelle. C'est la société esthonienne, à Dorpat, qui, de 1857 à 1860, l'a fait paraître pour la première fois dans ses Annales avec une version allemande en regard. Les savants auxquels on doit les différents travaux relatifs à ces publications, sont les docteurs Kreuzmann et Fahlmann, collectionneurs des chants; Rheinthal et Schulz, auteurs de la traduction allemande, et le célèbre philologue Schott, qui a rédigé le rapport publié par l'Académie de Berlin.

Plus sincères que Macpherson, les éditeurs n'ont pas décoré leur trouvaille d'un nom sonore, mais apocryphe. Ils avouent qu'il ignorent complètement à quel poète ces chants doivent leur existence.

C'est encore sur le grand nom du Kalew des Finnois, que s'appuie le poème des Esthoniens. Descendant d'une race de géants, issue du commerce des anges avec les filles de la terre, il a été porté en Esthonie par un aigle. Son épouse, Linda, est née d'an œuf trouvé un jour sur la lande.

Mort prématurément, Kalew laisse trois fils, dont [217] le cadet, désigné de préférence comme le Kalévide, devient le héros de la nation. C'est comme Hercule, comme Thésée, le civilisateur d'un pays plein de déserts et de bêtes féroces ; c'est aussi un aventurier intrépide, qui voudrait découvrir les limites du monde et dompter l'enfer, comme l'Alexandre de la fable et le Dieu Thor; c'est enfin un guerrier patriote, comme Artus ou Samson, venu pour défendre son pays contre la domination étrangère.

Né après la mort de son père, le fils de Kalew montre dès le berceau l'Hercule futur, déchirant les langes qui le gênent. Linda l'élève soigneusement ainsi que ses autres fils, et résiste, avec toute la dignité d'une Pénélope, aux nombreuses demandes en mariage qui lui sont adressées. Un jour, quand les trois jeunes gens sont à la chasse, un des prétendants, un méchant sorcier finnois, nommé le navigateur habile, enlève Linda. Avant d'avoir pu la porter dans son château, un coup de foudre, lancé par le Dieu suprême, lui fait perdre connaissance ; Linda est changée en rocher. C'est en vain que les fils, de retour de la chasse, cherchent leur mère. Pour mieux conduire leurs recherches, ils se séparent, et, la nuit venue, le cadet; guidé par un juste soupçon, se décide à traverser à la nage le bras de mer qui le sépare de la Finlande. Après avoir nagé pendant plusieurs heures, le Kalévide arrive à une île où il compte se reposer. Au moment de s'endormir sur le gazon, il entend au loin le chant d'une jeune fille, qui est assise auprès d'un feu allumé sous un chêne, et garde, pour les blanchir, des tissus, œuvres de ses mains. Le jeune homme répond en chantant ; [218] sa voix et ses paroles attirent la belle, et avant le lever du soleil ils ont goûté toutes les douceurs de l'amour. A la pointe du jour, la jeune fille, revenue de son ivresse, jette des plaintes qui attirent ses parents, maîtres de l'île ; mais ils reculent pleins d'effroi devant la taille gigantesque de l'étranger. Tout fier, le fils de Kalew vante son origine presque divine. Dès qu'il a nommé ses parents, la jeune fille désespérée, se jette à la mer, et il est impossible d'arracher leur proie aux flots.

Le Kalévide se remet à nager et touche enfin le rivage de la Finlande, où un long sommeil lui rend ses forces. Pénétrant ensuite dans l'intérieur du pays, il découvre les traces du sorcier au moment où ce dernier revient de son évanouissement. Transporté de fureur, le héros arrache du sol un jeune chêne, en fait une massue et se rue sur l'ennemi d'un pas de fer qui fait trembler le sol. Le mage tire de son sein une poignée de flammes, souffle sur elles une formule, et les voilà changées en une armée de guerriers semblables à ceux qui défendaient la Toison-d10f. Moins rusé que Jason, qui par un charme les fait s'égorger entre eux, le Kalévide se donne la peine de les combattre, les anéantit tous et tue enfin le sorcier qui lui apprend en vain la métamorphose de sa mère. Il ne vent pas le croire, il continue ses recherches, et la fatigue le plonge de nouveau dans un sommeil profond, pendant lequel Linda lui paraît comme une toute jeune fille se berçant sur une balançoire. Cette vision lui donne la conviction que sa mère n'est plus du nombre des vivants. Il pourrait revenir chez lui ; mais il se rappelle qu'il y a en Finlande un armurier [219] célèbre, chez lequel il lui serait utile de se procurer une bonne épée.

Ayant découvert la forge après maintes recherches, le jeune guerrier casse ou fait plier toutes les lames qu'on lui propose. Enfin le vieux maître lui présente une arme réservée depuis longtemps. Kalew lui-même l'avait commandée peu de temps avant sa mort, et le forgeron et ses trois fils y ont travaillé pendant sept ans, non sans réciter plus d'une formule magique. Le héros la saisit, la fait siffler dans l'air, et après avoir fendu l'enclume sans que le tranchant en ait souffert, il s'en montre satisfait. Il l'achète à un prix exorbitant, mais à crédit, parce qu'il n'a rien pour le moment. Le marché conclu, on se met à table. Échauffé par la boisson, le fils de Kalew raconte, en termes insolents, son aventure avec la jeune fille de l'île. Le fils aîné du forgeron blâme cette indiscrétion ; une dispute s'ensuit, et le Kalévide se sert de son arme nouvelle pour abattre la tête de son adversaire généreux. Au lieu d'essayer une vengeance impossible, le père prononce une malédiction d'après laquelle le meurtrier de son fils périra par le fer même dont il s'est si cruellement servi pour la première fois.

Revenu à la raison et plein de remords, le jeune homme se remet en route. Sur le littoral, il trouve le vaisseau du sorcier qu'il a tué, et s'en sert pour revenir chez lui. Passant devant l'île, il entend dans les vagues la voix de la jeune fille, qui lui reproche son double crime en termes touchants.
Bientôt le fils de Kalew retrouve ses frères, et des jeux guerriers vont décider de la succession. Le cadet [220] reste vainqueur : les frères le reconnaissent comme roi légitime, et partent pour trouver à l'étranger une patrie nouvelle.

L'aventurier, devenu le maître d'un désert, sent tout le poids de ses nouvelles obligations. Il se met à diriger en personne une énorme charrue traînée par un cheval gigantesque, et en peu-de temps un terrain immense est rendu à la culture. Un jour, le roi laboureur accablé de fatigue se repose, et, pendant son sommeil, des bêtes féroces dévorent son cheval. A son réveil, il les maudit, brandit son arme et parcourt en hurlant les antres des loups et des ours, où il cause un carnage effroyable.

A peine délivré de ce fléau, le jeune État court les dangers de la guerre. La nouvelle d'une invasion réveille le fils de Ralew d'un de ses fréquents sommeils ; cependant il se rendort, et le Dieu suprême lui apparaît sous la forme d'un vieillard vénérable, qui lui prédit le sort de son pays et le sien. Les dernières paroles de la Divinité, qui se perd dans le brouillard du matin, sont empreintes d'une sombre mélancolie : elles ressemblent au sourd murmure de la vague et à la plainte du vent qui fouette la pluie.

Les préparatifs pour la guerre s'effacent pendant quelque temps devant une série d'aventures, en partie comiques et même burlesques. Enfin le roi s'aperçoit qu'il lui faudra des places fortes pour protéger ceux de ses sujets qui ne sauront se défendre eux-mêmes. Il se met en route pour chercher, sur les bords du lac Peipus, des planches qui lui serviront pour ses constructions. Celte migration prend le caractère d'un nouvel effort vers la civilisation. Le pas puissant du [221 roi change la configuration du sol : la forêt épaisse disparaît, les collines tombent dans la plaine, les marais se dessèchent. De nouvelles aventures épisodiques traversent cette action. Le héros doit combattre les démons de l'eau et les sorciers de la terre. Peut-être, toute cette partie du récit est-elle une allégorie, qui indique les difficultés qu'une entreprise pareille a dû rencontrer dans un pays inculte. Les planches deviennent dans la main du roi des armes terribles. Elles servent à terrasser les sorciers qui, peut-être, ne sont autre chose que des sables mouvants ou des bas-fonds perfides. Pendant un nouveau sommeil du Kalévide, un des mages lui vole son épée. Poursuivi, il la laisse tomber dans une rivière profonde, où le héros la découvre enfin sans pouvoir l'atteindre. Le fer, interrogé par son maître, lui répond qu'il veut rester là près de la Naïade qui l'aime et le soigne ; il regrette le bon temps passé avec lui, il lui reproche aussi son crime. Le Kalévide l'abandonne; mais, avant de s'éloigner, il lui ordonne, par un mot à double entente, de couper les pieds à celui qui l'a porté, s'il veut le ramasser, sans songer que cette malédiction pourra le frapper lui-même aussi bien que le voleur.

Après maints autres accidents, le héros arrive à une caverne, et ayant appris que c'est là l'entrée de l'enfer, une curiosité invincible le pousse à y descendre. Il pénètre dans une maison souterraine dont trois jeunes filles prisonnières, et encore bien vivantes, lui font les honneurs en l'absence du maître, nommé Sarvic ou porteur de cornes. Ce dernier part souvent pour veiller à la culture des territoires [222] immenses qu'il fait exploiter par les âmes innombrables soumises à son autorité. Le véritable enfer, composé de sept mondes différents, se trouve encore beaucoup plus loin au sein de la terre, et le fils de Kalew n'y pénètre pas. Malgré les instances des jeunes filles qui voudraient fuir avec lui, il attend le retour de Sarvic qu'il voudrait combattre. Il refuse même l'aide des charmes qui abondent dans la maison, et dont ses amies lui enseignent l'usage. Enfin Sarvic arrive. Le combat a lieu, et quand, après une longue lutte, le Kalévide a enfoncé son adversaire à mi-corps dans le sol, Sarvic y disparaît avant que le vainqueur ait pu exécuter sa promesse de l'enchaîner pour toujours
.
Le héros part avec les trois jeunes filles, auxquelles il a promis des maris. Ils emportent différents ustensiles de magie et une très-belle épée que le Kalévide préfère à tout le reste.

Revenu chez lui, il trouve la guerre déjà terminée, et il conçoit l'idée de découvrir les limites du monde, qui doivent être situées vers le Nord. Un des hommes sages auxquels il a souvent recours , sans profiter de leurs conseils, lui apprend que les esprits de l'aurore boréale brûleraient tous les vaisseaux de bois. Une pareille perspective ne peut arrêter un homme riche de la dépouille de l'enfer. On construit un navire d'argent, et l'équipage se revêt de tissus de métaux plus ou moins précieux, selon le rang de chacun. Une première descente a lieu en Laponie, où un vieux mage entreprend la direction du navire pour un prix exorbitant. Il s'ensuit une série d'aventures merveilleuses, rappelant les dangers d'Ulysse, l'expédition [223] des Argonautes et les migrations de Thor et d'Odin. Des tourbillons de mer qui auraient englouti les navigateurs sans l'aide d'une baleine qui, sur l'ordre du mage, en retire le vaisseau, et des volcans jetant de l'eau bouillante, de la vapeur et du feu, font supposer que les Esthoniens ont connu de bonne heure les côtes de la Norwége et de l'Islande. De plus, on rencontre des géants, on voit combattre les esprits de l'aurore boréale, et il faut lutter contre des hommes à queue et à corps de chien, dans lesquels on pourrait bien reconnaître des Esquimaux. Enfin le fils de Kalew fait la connaissance d'un sage, qui lui dit qu'en cherchant l'extrémité du monde, il ne trouvera que sa propre fin.

Cet avis le décide à revenir chez lui, et, pendant sept ans, il gouverne en paix son peuple, qui jouit d'une prospérité complète. Ensuite il y a une nouvelle invasion à repousser, et le Kalévide remporte, par sa valeur prodigieuse, une grande victoire. Après cet exploit, ce sont les aventures avec le diable qui recommencent. Descendu encore une fois aux enfers, le héros doit livrer un combat désespéré à un grand nombre de démons avant de pouvoir en venir aux mains avec Sarvic. Enfin le Kalévide engage une lutte corps à corps avec l'ennemi, et n'en sort vainqueur qu'en suivant un conseil, quelque peu perfide, que lui donne l'âme de sa mère. Semblable à Hercule, combattant Antée, il soulève le diable en l'air et le terrasse ensuite. Cette fois il l'enchaîne solidement sur un rocher, et part chargé de trésors.


Peu de temps après, l'arrivée d'une armée ennemie, composée d'hommes de fer, répand la [224] consternation dans le pays et parmi les guerriers, dont les épées ne pourront briser l'airain, dont les haches resteront impuissantes contre l'acier. Le roi, lui-même, tombe dans une profonde tristesse à laquelle toute la nature semble participer. C'est en vain qu'il cherche de la consolation près de la tombe de son père : le tumulus reste muet, les vagues roulent en gémissant le long du rivage, l'air est sombre, l'œil des nues pleure, des ombres se lèvent et chancellent sous les coups du vent qui soupire.
Avant de livrer bataille, le fils de Kalew enterre son trésor, et proclame les conditions sous lesquelles il pourra être retrouvé ; mais, pas plus que l'or de Siegfried jeté dans le Rhin par Hagen, les richesses du héros esthonien n'ont été découvertes jusqu'à présent. Le Kalévide reste encore une fois vainqueur dans une série de combats acharnés ; mais ce sont des victoires trop semblables à celles que Pyrrhus remporta sur les Romains. Le coursier du roi, ses meilleurs amis et un grand nombre de ses guerriers y succombent. Une sombre mélancolie s'empare alors de son âme : il laisse là le reste de ses sujets, et s'éloigne pour errer, en solitaire, dans les bois. Une de ses migrations, entreprises au hasard, le ramène aux bords du lac Peipus, que son œil, voilé par les larmes, ne reconnaît pas. Traversant, sans s'en douter, la rivière qui cache son épée, l'aspect soudain de cette arme magnifique lui fait tendre le bras vers elle, et, fidèle à ses propres injonctions, cet instrument de la fatalité lui coupe les deux pieds. L'âme du héros s'en va avec son sang et monte vers lé ciel. Cependant les dieux décident, dans un [225] conseil secret, qu'il ne peut pas rester dans ces régions. On le charge de veiller à la porte de l'enfer, afin que Sarvic ne puisse plus jamais être délivré. Comme les dieux eux-mêmes ne peuvent lui rendre les pieds qui lui manquent, ils l'y envoient à cheval. Arrivé devant les rochers de la porte d'entrée, le Kalévide y donne an puissant coup de poing. Le rocher se fend, et l'ouverture emprisonne son bras pour toujours. C'est ainsi qu'enchaîné lui-même, il tient prisonnières les légions infernales. Quelquefois il voudrait retirer sa main, et alors ses efforts font trembler la terre et la mer. Un jour, un incendie général, tout-à-fait semblable à celui de la mythologie Scandinave, fera fondre les rochers, et le fils de Kalew reviendra chez lui pour reconstituer la nation esthonienne, destinée à être plus heureuse dans l'avenir qu'elle ne l'a été dans le passé.

L'analogie entre les traditions esthoniennes et celles d'autres peuples est frappante. Elle ne se base pas seulement sur la ressemblance naturelle entre des faits primitifs, qui sont partout les mêmes ; au contraire, le mythe esthonien prend à peu près l'air d'une compilation heureuse, faite sur la propriété de beaucoup d'autres nations. On se tromperait, cependant, en lui refusant le mérite de l'originalité, qui consisté, en grande partie, dans la multiplicité et dans la diversité de ses données. Les rêves les plus extraordinaires d'une imagination passionnée s'y rencontrent très-fréquemment avec les détails les plus réalistes. Plusieurs traits et le caractère du personnage principal sont dignes des demi-dieux helléniques ; d'autres parties ressemblent, [226] à s'y méprendre, aux notions de la mythologie germanique et scandinave ; l'idolâtrie et la superstition grossière des Slaves s'y montrent dans le rôle important, que jouent les démons et les sorciers; enfin on y rencontre souvent cette mélancolie vague qui règne dans les chants celtiques attribués, avec plus ou moins de raison, au sombre fils du malheureux Fingal. n un mot, Ossian, les Eddas, Homère et le rude paganisme des adorateurs de Svantevit, se rencontrent dans le petit pays situé aux bords de la mer Baltique. Cependant on ne peut admettre que les auteurs, très-peu savants, de ces chants populaires, aient eu assez de connaissance des traditions d'autres peuples, plus ou moins voisins, pour y puiser une partie do leurs inspirations. Il ne faut pas supposer, non plus, que celle coïncidence puisse résulter d'un souvenir dû à une origine commune, ce qui ne serait possible qu’à la condition que les Esthoniens fussent, comme leurs voisins, issus du la grande famille aryenne ou indo-européenne. Tirant son origine de la race tartare, qui n'a rien de commun avec les Aryens, et condamnée de bonne heure à l’isolement, cette petite nation n'a pu puiser qu'en elle-même. La ressemblance de ses légendes avec celles de tant d'autres peuples, ne peut s'expliquer que par des causes générales, et c'est dans un cas pareil qu'il est permis de parler de l’influence décisive du climat.

Assis sur un sol en partie marécageux et couvert d'épaisses forêts, voisins de la mer, et habitant sous une latitude assez septentrionale, les Esthouiens ne recevaient, de la nature qui les environnait, que des [227] impressions peu riantes. Il est, par conséquent, naturel que leurs poètes nous l'appellent le barde de l'Irlande et de la Haute-Ecosse , habitué à observer les mêmes phénomènes qu'eux. Ces ombres qui paraissent dans le brouillard et clans les nuages, ces gémissements des vagues et ces sons plaintifs du vent, ces voiles mystérieux enveloppant un horizon de brume, ces voix sans corps qui parlent d'un passé malheureux et d'un avenir sombre, ces rêves fréquents et peuplés de visions ne sont pas des imitations d'Ossian :—chez les uns comme chez les autres, le, même effet est produit par l'action des mômes causes sur l'imagination.

Il en est de même à l'égard de l'expansion naturelle aux races conquérantes. Sous ce rapport, le mythe esthonien se rapproche de, celui des Germains. Aussi bien que ces derniers, les tribus tartares, dont nous voyons les restes refoulés sur un territoire étroit, ont eu leur époque de migrations lointaines et d'entreprises hardies dont le souvenir est resté aux poètes. Les Eddas de la Scandinavie, le Béowulf des Anglo-Saxons et les Nibelungen de l'Allemagne, racontent plus d'un exploit et contiennent plus d'un détail analogues aux événements de la vie du Kalévide. Les armes douées d'une valeur extraordinaire ou surnaturelle, les trésors péniblement acquis et trop bien cachées ensuite, l'enchaînement de Loké, semblable à celui de Survie, h; désir de connaître les choses qui se trouvent placées hors de la portée de l'intelligence humaine, et enfin, des notions très élevées sur la nature de l'être suprême et sur une fatalité encore plus puissante que lui, s'y [228] trouvent comme dans le poème esthonien. Mais il y a une différence fondamentale. Pour les Germains, le mal, dans la nature, se présente sous la forme de géants difformes et lâches, mais très-forts, très-habiles, et versés dans toutes les branches de la magie. Les dieux et les héros, plus petits et plus faibles que ces ennemis terribles et perfides, ne les combattent victorieusement qu'à l'aide de leur intelligence et de leur énergie, quelquefois aussi au moyen de charmes supérieurs. Le Kalévide, au contraire, est un géant lui-même, non seulement par comparaison avec les hommes des siècles postérieurs, mais encore avec ses contemporains et sujets qu'il met quelquefois dans ses poches, ou dans son sac de voyage. Les nombreux sorciers et démons qu'il a pour ennemis, il les bat avec le seul secours de sa force physique.

S’il n'y a rien d'étonnant à ce que les mythes slaves, celtiques et germaniques, trouvent comme un écho cher, les Ethoniens, comment est-il possible que, malgré une situation géographique entièrement différente, il puisse y avoir de la ressemblance avec l'esprit de l'Hellénisme? Ce n'est que chez les Hindous et chez les Grecs que le mythe donne au demi-dieu la mission pacifique d'introduire la culture dans le désert, de rectifier le cours des fleuves, d'établir la sécurité des routes, de faire respecter le droit de la propriété, et d'augmenter la prospérité de la patrie en y apportant les trésors des produits et des arts étrangers.

Il n'y a que le don d'une intelligence supérieure qui a pu deviner dans l'agriculture le plus puissant [229] élément de la civilisation. En devenant laboureur, le héros esthonien se distingue avantageusement des grands guerriers des races, septentrionales et du moyen-âge, célèbres par des exploits et des aventures stériles ou môme nuisibles pour le genre humain. C'est de ce côté que le héros de l'Esthonie devient le pendant d'Hercule, type éternel de l'homme dont les efforts pour le bien commun lui donnent un titre à la divinité. Les aventures comiques ou sérieuses du Kalévide avec des mages ou avec le diable, ses longues pérégrinations à la nage ou dans un vaisseau d'argent, ses recherches de trésors fabuleux et d'armes invincibles ne nous intéressent que comme un jeu libre, mais quelquefois trop arbitraire, d'une imagination jeune, et vivement portée vers le merveilleux. Mais quand nous voyons le grand guerrier avoir conscience de son devoir de protecteur envers un petit nombre d'hommes perdus sur un sol inculte, quand il se met à diriger une charrue, quand il se fraie un chemin pour chercher du bois de construction, quand enfin il se sert de sa lame terrible pour exterminer les bêtes féroces ennemies de l'agriculture, ou pour repousser l'oppression venant du dehors, nous sentons une grande vérité morale se mettre a la place de l'élément fantastique. Aussi les chants qui le célèbrent respirent-ils tout le patriotisme qui doit naître d'un dévouement entier au sol natal. C'est là un des traits les plus touchants de la poésie esthonienne. En général, le sentiment patriotique se développe en proportion inverse de l'étendue et de la puissance du pays auquel il s'adresse. L'habitant d'un grand État est porté naturellement et facilement vers le [230] cosmopolitisme ; quand on s'est une fois dit qu'on a trente millions de frères, on n'est plus loin d'en accepter jusqu'à cent millions et au-delà. Dans un pays petit et faible, au contraire, on devient facilement égoïste, et il existe pins d'une nation de quelques millions seulement qui ont la conviction intime d'être les premières du monde. Dans ces milieux étroits, l'individualisme peut se faire valoir sans aucune résistance; et plus le sol est ingrat, plus la nature est dure pour l'homme, plus il aimera le théâtre de ses luttes et de ses peines, de même que les individus s'attachent aux autres, non en raison des bienfaits qu'ils en reçoivent, mais en raison des services qu'ils leur rendent.

L'Esthonie fournit la preuve de ce fait, comme la Norwége, l'Islande et d'autres pays peu favorisés par leur climat. Cette manière d'être devient encore plus frappante chez une nation condamnée a une servitude rigoureuse et interminable. Loin de perdre patience, l’Esthonien souffre en restant où il est né, semblable à ses voisins et frères de Finlande dont le poème national contient cette belle et touchante maxime : « II vaut mieux boire chez soi de l'eau dans un soulier que se délecter d'un breuvage miellé, dans la coupe d'or que vous offre un pays étranger et éloigné. » Ce patriotisme, exagéré peut-être, est encore un des traits par lesquels l'esprit des Esthoniens doit être comparé à celui des Grecs.

Devant ces nombreuses ressemblances de la mythologie esthonienne avec les traditions d'autres peuples, on pourrait s'attendre à y trouver aussi des traces du christianisme. Il est vrai que la nouvelle foi ne s'est montrée que tardivement dans ce coin reculé [231] de l'Europe, où le mythe national avait pris naissance longtemps auparavant. Cependant les notions chrétiennes ont su se frayer un chemin dans plus d'un milieu littéraire très-éloigné d'elles, et de plus on sait quelle est la destinée des poèmes primitifs tant que l'emploi de l'écriture et une rédaction définitive n'ont pas fixé leur forme et limité leur sujet. Semblables à de vieux édifices reconstruits et élargis plus d'une fois et réunissant enfin dans un seul monument les styles différents de plusieurs âges, les épopées nationales varient d'une époque et d'une génération à l'autre, et chaque événement quelque peu important y laisse sou souvenir. Enfin tous ces éléments se confondent, les faits s'embrouillent, l'ordre chronologique disparaît, et les exploits les plus divers, enrichis de toutes les exagérations possibles, finissent par être mis sur le compte d'un seul et même personnage. Ainsi l'origine du Siegfried des Nibelungen remonte à la première arrivée des races germaniques dans leurs sièges actuels, et cependant sou nom s'allie à ceux d'Attila et des princes du premier royaume de Bourgogne. Des recherches récentes paraissent prouver également qui; les grands poèmes épiques de l'Inde mettent des événements peu éloignés de la naissance du Christ à côté des traditions les plus anciennes.

C'est pour des raisons semblables qu'il ne sera guère possible de fixer l'époque à laquelle le fils de Kalew peut appartenir. Une partie des chants qui le célèbrent, doit avoir la même antiquité que la nation qui les a produits. Les laits qui ne peuvent avoir qu'un sens allégorique remontent toujours jusqu'aux. [232] premières sources de l'histoire et jusqu'à l'endroit où elle se confond avec le mythe. Des tremblements de terre et des chutes de montagnes, présentés sous lu forme d'un combat entre des dieux, des géants et clés monstres tués par les flèches du Soleil, ce sont là des fictions symboliques de la plus haute antiquité, qui donnent un caractère personnel aux événements de la nature. Nous avons vu que le poème esthonien a de ces fictions, et si le savant Kreuzer en avait pu avoir connaissance, il ne les aurait pas passées sous silence dans les neuf volumes de sa Symbolique.

D'autres parties de notre poème sont certainement beaucoup plus récentes. Ce sont celles où nous voyons lu Kalévide aux prises avec des hommes de fer venant de l'Ouest, qui ne peuvent être que les chevaliers de l'Ordre Germanique. Loin de prouver que le poème ne date que du XI' siècle, ce fait constate une action poétique postérieure à l'époque où les Esthoniens se sont trouvés en rapport avec des nations chrétiennes. Il-n'y aurait par conséquent rien d'étonnant a ce que des traces du christianisme parussent dans leur poème. Mais la foi, venue avec l'oppression, ne s'est répandue que péniblement parmi les adorateurs de Taara. De même que, d'après l'aveu des éditeurs, les païens sont encore aujourd'hui nombreux parmi les Esthoniens, de même leurs chants se sont défendus de tout alliage avec les idées chrétiennes. Ils ont conservé une indépendance dont la perte aurait certainement compromis leur beauté.

Il n'y a que l'espérance d'un réveil national et d'une nouvelle ère de liberté et de bonheur, due au d'un prince héroïque, espérance très répandue [233] d'ailleurs chez les nations germaniques, qui puisse être un reflet de la prophétie messianique dont se berce l'attente des Juifs. Mais quand même on admettrait que, sous ce rapport, le poème esthonien doit quelque chose à l'étranger, pour tout le reste il est d'une fraîcheur et d'une originalité des plus frappantes.

C'est à ce titre qu'il nous paraît mériter une place honorable parmi les nombreux monuments de la poésie primitive des nations.

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